Cheikh Anta DIOP : Un savant extraordinaire


En 1923, lorsque Cheikh Anta Diop naît de Magatte Diop et de Massamba Sassoum Diop dans un petit village nommé Caytou, l’Afrique occidentale française (AOF) n’a pas encore accouché du Sénégal. Le continent tout entier est soumis à la domination coloniale impérialiste qui impose ses lois politiques, culturelles, sociales, économiques et pédagogiques aux populations. Le temps des grands empires et de la prospérité a été balayé par les négriers arabes et européens qui ont finalement cédé leur place aux armées et aux états-majors européens en quête de nouvelles richesses terrestres, au mépris total de toute forme d’humanisme.

Alors jeune étudiant, un incident l’opposant à un enseignant français ouvertement raciste, M. Boyaud, a d’ailleurs laissé des traces encore visibles aux Archives Nationales du Sénégal, dans son dossier scolaire. Il s’agit d’une lettre datée du 7 août 1941, adressé à l’inspecteur général en charge de l’enseignement en OAF et rédigée par la direction du lycée Van Vollenhoven de Dakar. Ce courrier fait état de relations conflictuelles à caractère raciste, entre C. A. Diop et M. Boyaud son professeur. Néanmoins en 1945, il obtient finalement son « Brevet de Capacité Coloniale » (équivalent du bac) en mathématiques (juin 1945) et en philosophie (octobre 1945).

Sa formation scientifique et philosophique à Paris

En 1946, Cheikh Anta Diop a entamé ses études supérieures à Paris où il s’est inscrit aux cours de mathématiques au lycée Henri IV. Mais désireux de parfaire ses connaissances en philosophie, il s’est également inscrit à la Sorbonne tout en poursuivant ses travaux en linguistique. Il rencontra alors le professeur Henri Lhote, le découvreur des fresques du Tassili, avec lequel il se lia d’amitié. Très occupé, il s’est alors focalisé sur sa licence de philosophie qu’il termina en 1948 et dès 1949, sous la direction du célèbre philosophe des sciences Gaston Bachelard. Il intitula son premier projet de thèse de doctorat ès-lettres ainsi : « L’avenir culturel de la pensée africaine ».

En 1950, la Faculté des sciences de Paris le distingua en lui remettant deux Certificats de Chimie (en Chimie Générale et Appliquée). En 1951, sa thèse secondaire, qu’il peaufinait sous la direction de Marcel Griaule (le révélateur du savoir scientifique des Dogons), devint : « Qu’étaient les Egyptiens prédynastiques ?». Mais, les enjeux d’un tel travail étant bien évidemment lourd de conséquences pour les thèses coloniales, aucun jury académique n’accepta la responsabilité d’examiner officiellement son travail.

Plus tard, il dira dans une interview qu’au « moment où l’impérialisme atteint son apogée, dans les temps modernes, en tout cas au XIXème siècle, l’Occident découvre que c’est l’Egypte et une Egypte noire qui a apporté tous les éléments de la civilisation à l’Europe et cette vérité, il n’était pas possible de l’exprimer, voilà la réalité ! L’Occident, qui se croyait chargé d’une mission civilisatrice en direction de l’Afrique, découvre en fouillant dans le passé, que c’est précisément cette Afrique Noire (…) qui lui a donné tous les éléments de la civilisation aussi extraordinaire que cela puisse paraître. Et cette vérité, tous les savants n’étaient pas disposés à l’exprimer ».


Parution de Nations Nègres et Culture

Il publia alors en 1954 aux éditions Présence Africaine alors dirigées par son ami Alioune Diop, un ouvrage détonant qui présentait ses principales thématiques de recherches et qui asséna dès sa sortie, un coup de massue à l’idéologie coloniale. Il s’agit de « Nations Nègres et Culture – De l’antiquité nègre égyptienne aux problèmes culturels de l’Afrique noire d’aujourd’hui ». L’ouvrage est si avant-gardiste que les intellectuels panafricains, tous désireux de ne pas se mettre à dos l’establishment intellectuel français, se détournèrent de l’œuvre. Seul Aimé Césaire, dans « Discours sur le colonialisme » écrivit en 1955, qu’il s’agisait du « livre le plus audacieux qu’un nègre ait jamais écrit » et qu’il « comptera à ne pas douter dans le réveil de l’Afrique ».  Nations nègres et culture faisait suite à la publication en 1948, d’une première étude intitulée « Etude linguistique ouolove – Origine de la langue et de la race valaf », publié déjà dans la revue Présence africaine.

Poursuite des études

Cheikh Anta Diop se spécialisa en chimie et en physique nucléaire au Laboratoire Curie de l’Institut du radium, sous la direction du prix Nobel de Chimie Frédéric Joliot-Curie. En 1956, il se réinscrit en thèse d’Etat de Lettres pour soutenir finalement en 1960 à la Sorbonne, sous la direction du professeur André Leroi-Gourhan (professeur au Collège de France), assisté de André Aymar (président du jury, spécialiste de l’antiquité grecque, doyen de la faculté des Lettres), avec la présence de Roger Bastide (Sociologue), Hubert Deschamps (ethnologue) et de Georges Balandier (Africaniste), deux thèses pendant près de 6 heures :

  •  Etude comparée des systèmes politiques et sociaux de l’Europe et de l’Afrique Noire, de l’Antiquité à la formation des Etats modernes, (thèse principale).
  • Domaines du patriarcat et du matriarcat dans l’Antiquité classique, (thèse secondaire).

Une foule immense se déplaça pour suivre en direct les débats, sans oublier les médias qui ne manquèrent pas de recueillir les avis « enthousiastes » du jury et du jeune diplômé. Ce dernier déclara alors à la Radiodiffusion d’Outre-Mer : « j’ai voulu dégager d’une façon générale, l’unité culturelle africaine et d’un autre côté, animer l’histoire de tout le continent sur une période de 2 000 ans au moins ». Il ne manqua pas non plus, de confirmer son désir de rentrer au pays pour servir au développement général du continent. Le Président de séance concéda à son tour : « Votre œuvre, œuvre d’une pensée africaine est pour nous dans son ensemble, un travail précieux qu’on lit avec vif intérêt ».

Conscient du « danger » intellectuel que représentait Cheikh Anta Diop pour les idéaux coloniaux français, le jury lui décerna néanmoins la mention « Honorable » et non pas « Très Honorable », ce qui lui interdit d’accéder au poste d’enseignant universitaire. Au Sénégal, le président Senghor se chargea par la suite de veiller personnellement pour la France, à ce que Diop n’enseigne jamais aucune matière. Chose qui finira néanmoins par arriver après son départ du pouvoir en 1981.

Le combat scientifique contre la falsification de l’histoire de l’Afrique :

Chercheur averti et militant politique, Cheikh Anta DIOP a légué à la jeunesse panafricaine des ouvrages d’une rare érudition historiographique publiés aux éditions Présence Africaine :

  • Nations nègres et culture (1954)
  • L’Unité culturelle de l’Afrique noire (1959)
  • L’Afrique noire précoloniale (1960)
  • Antériorités des civilisations nègres – Mythes ou vérité historique (1967)
  • Parenté génétique de l’égyptien pharaonique et des langues négro-africaines (1977)
  • Civilisation ou Barbarie (1981)       

Restait à Cheikh Anta à trouver une opportunité pour forcer les spécialistes mondiaux de l’histoire égyptienne à venir débattre à visage découvert, sur la question de l’origine ethnique des Egyptiens Anciens. Car bien que des avis aient été émis dans la presse française, dès la parution de « Nations nègres et culture » (Le Républicain Lorrain en 1956, l’Observateur n°288 – nov. 1955, L’information des 6 et 7 mai 1956, etc.) et des critiques sans consistances aient été formulées par des chercheurs français (Robert Cornevin, Louis-Vincent Thomas, Jean Suret-Canale, Georges Balandier, Henri Brunschwig, Raymond Mauny, Jean Devisse, Raoul Lonis), Cheikh Anta Diop constata cependant que l’intelligentsia française « fuit le débat scientifique d’une façon qui ne trompe personne », en particulier « lorsqu’on substitue à la réfutation des arguments, une explication « psychologiques » de la motivation d’une œuvre » (Cf. Antériorité). Il entendit par-là signifier que les critiques de ses travaux, se bornent à dresser l’inventaire de son passé d’ex-colonisé sans jamais aborder les questions techniques de fond ! Et c’est bien sur le fond qu’il entend affronter ouvertement tous les spécialistes des thèses eurocentristes.

Le colloque international du Caire organisé du 28 janvier au 3 février 1974 par l’UNESCO et portant directement sur la question de l’origine ethnique des Egyptiens anciens et du déchiffrement de l’écriture méroïtique, lui donna donc l’occasion qu’il attendait depuis longtemps. Il s’agissait pour l’organisme international, de sceller la rédaction d’une œuvre encyclopédique intitulée « Histoire Générale de l’Afrique ». 

Afin qu’aucune excuse ne soit émise pour porter un préjudice quelconque à ce colloque de confrontation scientifique, Cheikh Anta Diop a formulé et obtenu que les spécialistes mondiaux soient informés au moins un an à l’avance (pour qu’ils aient le temps de bien préparer leurs arguments) et d’autre part, que le rédacteur du rapport final ne soit pas choisi dans son camp. Pour faire face à cet aréopage de savants occidentaux, Diop n’a choisi alors qu’un seul savant africain (un autre n’ayant pas eu de visas), le professeur Théophile Obenga qui deviendra son fidèle disciple en matière de linguistique comparée, d’égyptologie et d’historiographie africaine.

Une raclée ! Tel fut le sort subit par les savants mondiaux qui durent finalement reconnaître ouvertement, face à la batterie d’arguments scientifiques présentés par Diop et Obenga, l’origine néfro-africaine de la civilisation pharaonique. C’est principalement en raison de cette déroute magistrale et de ses très probables conséquences sur l’idéologie coloniale, que les spécialistes occidentaux, en toute hypocrisie, n’ont jamais médiatisé ce colloque ni intégré ses conclusions dans leurs travaux ultérieurs. Il est important de rappeler que le rapport officiel de l’UNESCO rédigé par le professeur Jean Devisse mentionne que « Le professeur Vercoutter a déclaré que, pour lui, l’Égypte était africaine dans son écriture, dans sa culture et dans sa manière de penser. Le professeur Leclant a reconnu ce même caractère africain dans le tempérament et la manière de penser des Égyptiens ». La conclusion des débats est encore rapportée de la sorte : La très minutieuse préparation des communications des professeurs Cheikh Anta Diop et Obenga n’a pas eu, malgré les précisions contenues dans le document de travail préparatoire envoyé par l’UNESCO, une contrepartie toujours égale. Il s’en est suivi un véritable déséquilibre dans les discussions.”


L’héritage de Cheikh Anta Diop :

En s’inscrivant dans des actions de lutte contre le racisme et de réécriture seine de l’histoire de l’humanité, Cheikh Anta Diop souhaitait ainsi, réunir les hommes et les femmes de bonne volonté désireux de bâtir un monde débarrassé des idées xénophobes, en démontrant que les hommes jouissent tous des mêmes capacités intellectuelles : « Le problème (…) est de rééduquer notre perception de l’être humain, pour qu’elle se détache de l’apparence raciale et se polarise sur l’humain débarrassé de toutes coordonnées ethniques », affirmait-t-il par exemple au colloque d’Athènes en 1981.

Depuis la mort de Cheikh Anta Diop en févier 1986, de nombreux spécialistes et chercheurs panafricains ont entrepris de rejoindre le professeur Théophile Obenga dans la poursuite et l’analyse des matériaux historiographiques dégagés par Diop à travers la publication de leurs travaux. A tous, Cheikh Anta Diop leur a dédié cette réflexion :

 “Les conditions d’un vrai dialogue scientifique n’existent pas encore dans le domaine si délicat des sciences humaines, entre l’Afrique et l’Europe. En attendant, les spécialistes africains doivent prendre des mesures conservatoires. Il s’agit d’être apte à découvrir une vérité scientifique par ses propres moyens en se passant de l’approbation d’autrui, de savoir conserver son autonomie intellectuelle jusqu’à ce que les idéologues qui se couvrent du manteau de la science, se rendent compte que l’ère de la supercherie, de l’escroquerie intellectuelle est définitivement révolue, qu’une page est tournée dans l’histoire des rapports intellectuels entre les peuples et qu’ils sont condamnés à une discussion scientifique sérieuse, non escamotées, dès le départ.